Lao Vanglao
MÉMWAR NÉNINN

Mémwar Néninn
Nénaine ou Les Mystères de la Banalité
Christian Jalma dit Pink Floyd / Édt. ARS Terres Créoles / LEKO)
Préface de Lao Vanglao
Je me suis toujours demandé à qui aurait pu ressembler ma Néninn !
Je n’en n’ai jamais eu, pour toutes ces raisons, et il y a toujours eu maman à la maison.
Pourtant, elles sont nombreuses ces femmes que j’appelle Néninn ; elles sont là autour de moi, puissantes, aimantes !
Elles sont au centre, du salon, de la cuisine, du jardin, elles sont au centre des cités, vaillantes maternelles !
Elles savent tout, savent tout faire, recoudre les malheurs, arroser les bonheurs.
Alors, je parle d’elles, an mémwar !
Je parle d’elle, Rény (In lèr d’famiy)
Je pense à elle très souvent…
Elle n’est jamais loin de nous...
Nous lui rendons visite chaque année, au 1er novembre ; on vient se souvenir d’elle, lui porter des fleurs, comme à nos autres défunts, et des prières, pour que son âme repose en paix.
Oui, elle est enterrée au caveau familial. Elle nous manque, sitantèlman !
On n’est pas les seul.e.s, regardez, ici aussi, nous lisons d’autres noms de Néninn !
On dit des noms, mais c’était surtout des prénoms, des ti-nôn comme on dit à La Réunion, des ti-nôn-gaté, avec ce côté, on dira précieux, qui les inscrivaient au registre de la famille !
Non, bien sûr que non !
Les Néninn n’étaient pas maltraitées, non-va, on peut même dire qu’elles étaient intégrées, du moins pour les familles qui avaient suffisamment d’éducation et de respect du Bondieu !
Certes, leurs lits étaient à part, et puis, il y avait les corvées, les obligations, et quelques privations… !
Certaines d’entre-elles devaient être malheureuses, ça, on ne peut pas en douter !
Ma Néninn parlait mal le français, ça ne me gênait pas, j’aimais entendre son créole en « lu », qui nous racontait ses histoires, de Kala, de Ti-Zan, des histoires sur la mort, des zamérant elle disait, et toutes sortes de devinettes, qui nous faisaient rester à côté d’elle, quand elle nous surveillait tout en faisant ses travaux.
On n’a pas beaucoup de photos d’elle, sauf quand il y avait les invité.e.s à la maison. Il y en a une où papa lui tenait le bras, elle portait sa longue robe, celle de maman, qui lui allait mieux d’ailleurs !
J’étais toute petite encore, hautement serrée contre sa poitrine, me disant de sourire, pour que je sois jolie.
Je parle d’elle, Nanine (In lèr sagrin)
Ma Néninn à moi n’était pas noire…
Ma Néninn c’était ma sœur, ma grande sœur !
C’est elle qui s’occupait de nous, et de tous les autres enfants ! Elle et Dada, notre grand frère !
Enfin, lui, il ne faisait pas grand-chose, ni la vaisselle, ni laver le linge, ni nettoyer la maison !
Lui, il nous protégeait, an ti-papa, il faisait attention à nous, il nous faisait rire, nous portait sur son dos, an bèf-moka, an bouriko, an soval-dobwa, toutes sortes de kadadak qui nous faisaient plaisir !
Lui, il est allé à l’école du Lycée, puis il s’est engagé au PTT, là-bas, au grand pays, la fierté de chez-nous !
Ma Nanine, elle pleurait souvent ! Personne ne savait pourquoi ! Comme si, elle était née avec le malheur !
À dire vrai, je ne me souviens pas de ses sourires, si rares !
Je me rappelle de ses mains, de ses cheveux, de son odeur, elle était belle, vraiment !
Comment pouvait-elle avoir autant de chagrin, puisqu’on était tous là, tout le temps, puisqu’on l’aimait tellement !
Elle ne sortait jamais !
C’est peut-être à cause de ça que nos parents lui reprochaient de ne pas s’occuper d’elle, et de se laisser filer... ?
Elle pleurait souvent, mais elle n’a jamais manqué d’amour !
Elle ne manquait jamais d’amour, jamais ! On l’aimait si tant !
Certaines mauvaises langues disent qu’elle en est morte de ce « trop » d’amour !
Elles disent toutes sortes de ladilafé, sur mon père, sur mon frère ; elles disent que Nanine était une « sacrifiée », et que tout lui était chagrin, que son coeur avait vieilli trop vite, qu’il a manqué quelqu’un, quelqu’un d’autre que nous, un autre qui aurait pu faire vivre notre Nanine. Moi, je pense qu’elles sont jalouses de ne pas avoir eu de la chance, comme nous !
Je parle d’elle, Nanou (In lèr lamour)
Astèr, sakfwa m’i mazine ali, mon kèr lé gro !
Lé komsi mon Monmon lé pi là !
Lé kouyon wa di, akoz la pa li la fé nèt amwin !
Mé lavi sé kwé solon ou ?
Ou krwaré ké sé zis in nafèr dakousman ?
Amwin, m’i di non !
Sa in zafèr anplis lavi-Bondyé sa, sa lamin i port aou kan ou lé tann ; sa (éskiz mon pardon), ti-bout an-bout si out lang kan out bouzaron i kri lafîn ; sa tousa mo-tann pou anzizik aou kan ou lapwin somèy, sansa kansa out kor sagrin i plèr, san ginÿ di doulèr pou anmavouz ali !
Je parle d’elle, Tit-Mèr (An fo lèr)
Je ne l’ai jamais vraiment aimée, et elle non plus !
J’étais déjà grand, quand notre mère est morte !
Tout le monde l’appelait Marraine, mais on avait aucun lien de parenté !
Elle s’est installée dans la case, quelques mois après le décès, c’est lui qui lui avait demandé de venir, car il ne savait pas comment s’occuper de nous, ses enfants !
Elle n’était pas méchante, ni gentille, elle semblait avoir l’âge de maman !
Elle était vraiment belle comme femme, métissée, avec de longs cheveux noirs enroulés au chignon, qu’elle faisait tenir avec une épingle et un filet. Je ne l’aimais pas, mais je la regardais souvent, ses doigts qui assemblaient les rosaces de maman, ses jambes (si brunes) qui s’échappaient du transparent de sa blouse, ses lèvres aux couleurs de jamblon, qui ne souriaient qu’à lui, et au miroir qui la regardait !
Je ne saurai dire, si elle était heureuse, ou pas ! Je l’entendais rire (toute seule) des fois, et certaines nuits c’était comme-ci elle mourait... ; Plusieurs fois j’ai compris que mon père aimait veiller sur elle, et que bien souvent il devait aller la consoler.
Et nous, on a grandi avec quelques querelles, rien de bien méchant, à part les regards des gens.
Je parle d’elle, Nounout (An lèr lamour)
L’enfant est en sécurité au creux de la femme, à qui on a sacrifié l’amour, au prix du service. Il apprend, auprès d’elle, à reconnaître l’éloignement de ses géniteurs, la froideur du précieux de la grande maison ; Il entend chaque soir la chanson qu’elle lui a écrite !
« Shittt .., dodo baba, ti-dodo baba, dodo baba, sa Néninn lé là
Dodo Bino.., Néninn pou poz son lâm, pou détak son koko-malang ranpli d’larm
Néninn pou dévèrs son lodsèl, dann kozé galang la soulang son fonnkèr
Néninn pou kapot garnitir lékim, la fanafout son roz-amèr
Dodo mon baba..., Néninn na sinkant bra, konm fanm Shiva
Li sora kab vèy lavi fanal, fofil koton dann boranbor, done tété son dada
Dodo Bino.., Néninn pou ropoz son rin, pou kalou son kayout ranpli lamour
Néninn pou pil son bénoun, sarzé dolé ou té rasazyé
Néninn pou pran lélan pou fini son vane zantak koté dofé
Dodo mon baba.., Néninn na mil dwa, koman Héva
Li sora kab pil manyok, pli langouti, takadak atwa
Dodo Bino.., Néninn pou kont zétwal, pou rod véli la fine alé
Néninn pou asiz èk ou, sou karo losyèl, anparmi Bondyé
Néninn pou domann akoz, na zis in zimaz pou li émé
Dodo mon baba.., Néninn nana san vwa, konm Nina, Élla
Li sora kab plèr dousman, ri poudvré, li sora kab sant pou twé
Dodo baba, ti-dodo baba, dodo baba, sa momon lé là
Dodo baba, tansyon fifi-kala
Dodo gayar, sa dodo baba, Papa la pa là
Dodo gayar, sa dodo baba, Momon la pa là
Dodo baya, Néninn sa lamèr, pou lapli laravine
Dodo gaya, Néninn sa latèr, pou lo li larivir !
Dodo Bino, Shittt.. »
Je parle d’elle, Nounout (an fonnkèr)
Nounout me donne le sein, pour m’endormir ; Elle caresse mes cheveux, ma peau.
Vant-kontro-vant, elle chante à mon oreille des poésies créoles « Sa zanfan Zanèt, e… » ; Je connais ce besoin de marronnage que Nounout attend chaque soir, pour rêver et rester en vie, je l’aime, du haut de mes poésies !
« Dann mon sévé lisé, lovan karo kann i kokine laminèt
Fo m’i dor va, Néninn na travay pou fé, avan lèr léspri i souk ali
Koman mèr-kay i roukoul si mon zorèy, m’i koné pa frison
Mon po tann zis pou anpar lamour son min fandiyé sanm lavi, dopi toultan
M’i wa ou Néninn, dann dolo basin ousa prinèl i roul
Na konm roulo i sone dann pyé ranpar, sa pou fé vativyin salé dann rin galé
Koman lamour dann bwa-lanwit, li toy aou zouranzour
Sèr amwin for si ou vé, port amwin lào si padport dégrafé
Anponÿ ankor dé bouton piton-blé siklone pankor ravazé
Si mon lang baba-la dolé tyèd lé fré, li koné pa poroz ladame angansé
Lèr pankor sizèr Néninn, papang i désot ankor pardsi méné
Mwin va dormi Néninn, soman m’i vé ankor loryo kozé sikré
I ranpli mon kaniki bouzaron léspri, lakaz laba-la lé vid Néninn, an doré
M’i sar dormi Néninn, m’i promé ; laforé pou aspèr aou, m’i koné
Na in lèr pou ou maziné, fo m’i rèv, pou ou ginÿ alé... ! »
Je parle d’elles, Néninn de tout temps...
Te voici, au Panthéon des douces, mille visages, mille couleurs
Mille sourires, mille mains, mille corvées, mille histoires, mille cœurs
Bercée aux oraisons des fonnkézèr, sève nourricière, tisane pokpok, tambavy !
Te voici, Néninn, dann karo nout mazinasyon i louk an kaylous
Femme-enfant, assignée aux zazak et kély du monde des moun
Conteuse de sorts aux accents kréoline, mainty diseuse de véli !
Te voici, Fanm gabyé, tété an piton, sanm sitan dolé, sitan d’vavy
Femme-adulte, aux seins affermis de tant de lait, de tant de bouches
Mêlée aux lamentations des dames, aux tribulations des zangoun !
Te voici, aux quatre horizons du monde, empreinte sans effigie
Vignette rangée aux sillons mémoriels des murs et musées
Résurrection des affects sous l’arôme des varangues !
Te voici, princesse, hissée aux vents des manèges qui tanguent
Proue de veillées, versant les rhums aux aïeux, Rose des vents
Étoffe de la Belle époque, rude écrue aux épreuves des corps maudits !
Te voici, folle de cette rage étouffée, souriante aux abus sans syouplé
Soutenant, piédestal, le sujet minaudant de cette autre société
Parée de jouvence, sous les rides intérieures, ruines éternelles du temps !
Je parle d’elles, Néninn du « Tout-Monde »
(Tout Monde / Edouard Glissant)
Décembre 2023, Saint-Denis